Cher Papa

Avant tout chose merci à Agoaye de m’avoir donné l’occasion / excuse / envie d’écrire cette lettre. C’est une première pour moi que de m’exprimer aussi clairement, presque à nu, sur ce sujet presque 10 ans après… Pas facile de mettre toutes les idées en place : beaucoup trop d’émotions.

Cher Papa,

Hier ça aurait été ton anniversaire, le 72ème. Comme tu le vois, je ne t’ai pas oublié et je n’ai pas oublié ton anniversaire. Normal, tu as et tu comptes encore beaucoup pour moi. Même si entre nous ça n’a pas toujours été facile.

Je préfère me souvenir des bons côtés, toi fier d’avoir un fils, fier de mes bonnes notes (quand j’en avais) et fier de me voir partir à la capitale pour trouver du travail dans un domaine que tu ne comprenais pas. Le côté paternel, celui qui fait se sentir en sécurité parce qu’il y a quelqu’un qui gère et sur lequel on peut s’appuyer en cas de problème (ce que j’ai longtemps cru d’ailleurs…). L’éducation « à la dure », je ne m’en plains pas même si ce n’était pas facile. Mais j’ai appris le respect et la valeur des choses. Le choc, c’est de côtoyer des gens qui n’ont pas ces valeurs…

Tes mauvais côtés par contre, je ne veux pas les oublier. Je ne souhaite pas tomber dans les mêmes travers même si parfois (souvent ?) j’en prends le chemin. La colère, parfois sans raison, dont tu faisais preuve. Petit c’est assez incompréhensible et c’est sans doute ce qui m’a poussé à partir tôt et loin de la maison. J’ai mis du temps à la comprendre ta colère. Derrière une coquille, une armure de certitude qui n’était qu’illusion, tu avais tes doutes, tes craintes et tes peurs, mais tu étais sans doute trop fier, toi l’homme, pour admettre tes faiblesses… Ta manière de l’exprimer, c’est la colère… Je le sais parce que j’en prenais le chemin. Quelque part, grâce à ton mauvais exemple, j’ai ravalé ma fierté d’homme et j’ai pris sur moi pour me faire aider et admettre mes faiblesses. C’est si simple à dire maintenant, mais si dur à faire… Toi, tu as cherché de l’aide dans l’alcool et dans la clope. Quelle erreur… Tu le savais, mais tu n’as pas trouvé d’autre issue…

Ces deux là ne t’ont pas raté. Ils t’ont fait partir trop tôt, il y a 10 ans bientôt. La clope t’aura fait perdre un bout de langue. Un mal pour un bien puisque tu as arrêté de fumer tes gauloises caporales. Et moi, même si j’en ai cramé des cigarettes, j’ai toujours eu de la retenue, je tiens d’ailleurs tenir depuis 15 mois maintenant !

Et l’alcool… tu tournais à la bière, à la maison comme au travail  (ça m’avait choqué lors d’un stage…) ! Tu as essayé d’arrêter de nombreuses fois, mais sans succès. Pas étonnant d’avoir des sautes d’humeur. Petit c’est assez incompréhensible, mais en grandissant… L’alcool est efficace pour tuer l’image du père (pas que l’image d’ailleurs), comme pour tes 60ans quand j’ai du te sortir d’un buisson où tu étais tombé complètement ivre… C’est à ce moment là je pense où j’ai senti sur mes épaules le poids du monde adulte. Ce n’est plus moi qui demande conseil et aide, mais toi… Un choc quand on a 23 ans.

C’est l’alcool encore qui t’as accompagné durant ton long déclin. Tu n’as jamais voulu nous l’avouer, ni pour l’alcool ni pour le déclin. Mais tu nous a offert mon plus beau Noël quelques mois avant de partir. Tu as été souriant toute la soirée, tu n’as pas râlé une seule fois (un exploit, tu en conviendras) malgré le bordel, le bruit et le cri des enfants. Tu as même joué avec eux et rajouté un peu de bruit et de bordel. Tu le savais déjà que ce serait le dernier Noël.

Les 4 mois qui ont suivit seront les plus dur, pour toi, pour maman, pour nous. Tu es parti à  l’hôpital. Je ne pourrais même plus dire pour combien de temps, mais ça a traîné, longtemps…

La dernière fois que je t’ai vu, la dernière image que j’ai eu de toi, tu n’étais que l’ombre de toi-même. Tu avais fondu, en taille et en poids. Tu n’avais que la peau sur les os et un gros ventre… Source du tous tes maux… Ce jour là tu m’as supplié de te ramener à la maison, en pleurant et en essayant sans succès de t’habiller tellement tu étais à bout… Ces images me hantent parfois Papa…

La seule fois où je t’ai vu demander de l’aide, la seule fois où je t’ai vu pleurer, je n’ai rien pu faire. Je suis reparti de la vidé, quelque chose s’est cassé en moi… Je n’ai plus eu le courage de revenir te voir. La dernière image que je souhaite garder de toi, c’est Noël… pas ta maladie…

Le 20 Avril, en arrivant à l’appart et en voyant Sweetheart m’accueillir en larme, j’ai compris aussitôt que tu nous avais quitté. J’ai été soulagé pour toi, vraiment, ton supplice avait enfin pris fin. Je n’ai pas réussis à verser une larme, ce soir là, ni à la cérémonie d’ailleurs. J’étais trop sonné. J’avais beau me douté vu tout ce que tu avais pu fumer et boire que tu ne finirais pas centenaire. C’est dur de perdre son père…

J’aurai tellement aimé que tu sois avec nous à mon mariage. Tu l’étais sans doute un peu, parce que j’ai pensé à toi tout le long.

J’aimerai tellement pouvoir te dire en face que tu vas devenir à nouveau papi.

Aussi je me contenterai de te l’écrire dans cette lettre que je ne t’enverrai jamais…

Et si je le pouvais, je te prendrai dans mes bras et je te dirai merci pour ces bons moments et pour m’avoir appris à grandir dans ce monde compliqué… Tu as essayé de faire de ton mieux. Tu as fait des bêtises, tu nous as fait du mal, mais au fond tu essayais de faire au mieux, à ta manière…

Où que tu sois, j’aimerai pouvoir te revoir un jour et discuter d’homme à homme.

Ton fils

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